Un matin, la Vierge Marie trouva le ciel en désarroi. Sur son trône, le Bon Dieu montrait une figure longue d’une aune. Autour de Lui les neuf Chœurs des Anges s’étaient tus. Les doigts des musiciens célestes semblaient durcis sur les cordes d’or des luths et des lyres. Seuls, dans le silence du Paradis, les chérubins chuchotaient entre eux, comme des écoliers.

— Qu’y a-t-il, mon Fils ? s’écria Marie en se jetant aux pieds de Jésus.

— Ah ! Ma très Sainte Mère, dans quel siècle vivons-nous ! Un Séraphin, qui était allé faire un tour sur la Terre, vient de nous rapporter une nouvelle épouvantable ! Figurez-vous que les Anges Gardiens menacent de se mettre en grève.

— Les Anges Gardiens en grève ? répéta la Vierge, ça n’est pas possible ?

— Hélas ! fit Jésus avec lassitude, tandis que les anges autour de Lui, baissaient tristement leurs belles têtes nimbées de lumière, le rapport du Séraphin est catégorique. Dans quelques jours, tous les Anges Gardiens seront en grève ! Quelle affaire !

La Vierge s’abîma en un silence désolé cependant que l’angélique assemblée échangeait des regards navrés. Avisant saint Michel qui passait par-là, Jésus l’appela :

— Tu sais ce qui se passe, Michel ?

— En doutez-vous, Seigneur ? dit-il, en baissant la tête, la nouvelle s’est répandue comme une traînée de poudre. Toute votre cour est sens dessus dessous. On ne parle que de la " deuxième révolte des Anges "

— Quelle affaire ! Quelle affaire ! gémit encore une fois le Christ Jésus. Qu’est-ce qui a bien pu monter ainsi la tête de mes bons anges ?

Saint Michel haussa les épaules :

— Le mauvais exemple, sans doute, Seigneur. Vous devriez les rappeler tous auprès de Vous.

— Rappeler les Anges Gardiens ? Y penses-tu, Michel ?

— Comme vous voudrez, Seigneur, Mais croyez-moi. La Terre n’est pas un lieu recommandable… même pour des Anges.

— Mais je ne peux tout de même pas laisser mes pauvres créatures sans protection sur cette boule de perdition ! s’écria Jésus.

— Ah ! Si vous me laissiez sabrer tout ça, Seigneur ! clama le belliqueux Archange, en brandissant son glaive de feu.

Un mouvement d’effroi dispersa aux quatre coins du ciel la foule des anges, dans un grand bruit d’ailes froissées. Jésus éleva la voix :

— Paix, Michel ! Tu vas plutôt réunir les Anges Gardiens en conférence, ici, ce soir. Nous entendrons leurs griefs.

Le soir, saint Michel disposa les étoiles dans le firmament selon un code connu des anges :

" Tous les Anges Gardiens sont convoqués au Ciel, côté de l’occident, ce soir, à l’heure du premier rayon de lune ".

Les Anges Gardiens montèrent au rendez-vous divin. Quand ils furent tous là, assis sur des gradins de nuages, cela formait une multitude innombrable ! Jésus s’avança au milieu d’eux :

— Mes bons Anges, j’ai appris que vous vouliez vous mettre en grève. Ça n’est vraiment pas raisonnable. Qu’est-ce donc qui ne va pas ?

— Nous sommes las de notre ingrate besogne ! crièrent-ils.

— Nous n’en pouvons plus !

— Nous voulons revenir au Ciel !

— Nous sommes trop seuls sur la Terre !

— Seuls sur la Terre ? fit Jésus avec étonnement. Mais que faites-vous donc des hommes ?…N’avez-vous pas, chacun, un compagnon que vous ne quittez ni jour, ni nuit ?

— Cela ne nous empêche pas d’être seuls, Seigneur ! s’écria un grand Archange en se levant. Les hommes nous ignorent.

— C’est vrai, ajouta un autre, les hommes nous entraînent dans des tourbillons insensés sans jamais nous accorder la moindre attention. Qui songe qu’un ange s’attache à ses pas ?

— Ainsi moi, dit un beau séraphin blond, se levant à son tour, je suis l’Ange Gardien du petit Jean. Un gamin turbulent que l’on retrouve toujours perché sur un mur croulant, sur une chaloupe prête à chavirer ou sur une branche trop mince. Pourtant, il ne lui arrive jamais aucun mal, grâce à moi. Le jour où il est tombé à l’eau, c’est moi qui ai placé, sous sa main la racine à laquelle il s’est accroché. Le jour où il est dégringolé du pommier, j’ai jeté mon manteau à terre pour amortir le choc. Petit Jean s’est relevé indemne. Croyez-vous qu’il ait songé à me remercier ?… Il ne m’a même pas accordé une pensée.

Quand le séraphin se tut, un ange à robe blanche ceinturée d’or prit la parole.

— J’ai pour mission, dit-il, de protéger Lise, une petite fille évaporée qui traverse toujours la rue en courant sans regarder ni à droite ni à gauche. Vingt fois, je l’ai tirée par la manche au moment où un tramway ou une automobile allait l’écraser. Elle s’est toujours demandée par quel miracle elle s’était jetée en arrière à ce moment précis, sans jamais penser que je puisse y être pour quelque chose.

— Ah ! Les enfants sont des ingrats ! soupira d’une façon navrante un bel ange à tunique d’azur.

— Ils ne reconnaissent même pas notre voix lorsque nous leur chuchotons de bons conseils à l’oreille, gémit un autre.

— Pour moi, c’est encore pis, fit un chérubin rose. Ma petite compagne Louise ne sait même pas que j’existe. Sa maman ne le lui a jamais dit.

Et le concert de plaintes continua longtemps sur ce ton.

Jésus, avisant tout à coup un groupe d’anges qui paraissaient encore plus tristes et plus fourbus que les autres, leur demanda :

— Et vous, mes bons Anges, qu’avez-vous à dire ?

— Oh ! Nous, Seigneur, répondirent les pauvres anges d’une voix sans timbre, notre infortune dépasse tout ce que vous venez d’entendre ; nous sommes les Anges Gardiens des grandes personnes.

Le Roi de l’Univers devint grave. Il tortillait sa barbe d’un air perplexe. Un silence anxieux pesait sur le paradis. Enfin, au bout d’un long moment, Jésus prit la parole :

— Mes bons Anges, dit-il, ce que vous m’apprenez me navre. Je vous avais envoyés à mes faibles Créatures pour les aider et les soutenir le long de leur pèlerinage terrestre. Mais puisque la tâche s’avère si pénible, je n’ai pas le cœur de vous l’imposer plus longtemps. Vous pouvez donc rentrer au Ciel.

A ces paroles, une telle explosion de joie jaillit de la multitude ailée que les voûtes du paradis en tremblèrent. Mais la Sainte Vierge apparut tout à coup au milieu de l’assemblée :

— Je demande la parole à mon tour.

— Accordé, ma Mère, dit Jésus qui, comme chacun sait, ne refuse jamais rien à sa Mère.

Se tournant vers les Anges Gardiens, la bonne Vierge leur dit :

— Mes bons Anges, plus encore que mon Fils, je suis navrée de la grève que vous projetez.

Elle savait bien, la Vierge Marie, que sans leurs Anges Gardiens, ses enfants de la Terre étaient perdus ! Elle poursuivit :

— Je vous demanderai donc, comme faveur dernière, de retourner à vos postes pour tout un jour encore. Pendant ce temps, nous allons organiser un scrutin et, demain soir, vous viendrez déposer vos votes pour ou contre cette grève tragique. La majorité l’emportera.

Aussitôt, les Anges Gardiens, s’étant prosternés devant Jésus et sa Mère, prirent de nouveau leur envol vers la Terre.

Cette nuit-là, la Reine des Cieux quitta subrepticement le paradis et entreprit une étrange tournée. Pénétrant sans bruit de maison en maison, comme seuls savent le faire les corps de lumière, elle se penchait sur toutes les couchettes où dormaient les enfants et leur murmurait quelque chose à l’oreille. Elle choisissait de préférence les petits, les grandes personnes ayant souvent l’oreille dure ! Elle fit ainsi le tour de la Terre.

Le lendemain matin, lorsqu’ils ouvrirent les yeux, tous les enfants du monde s’aperçurent qu’ils avaient fait le même songe ! Lequel ?… Nul ne s’en souvenait au juste. Mais tous savaient tout à coup qu’il y avait auprès de chacun d’eux un bel Ange qui s’ennuyait et qui s’en irait si on ne l’aimait pas un peu. Et tous les enfants du monde se mirent à dire en joignant les mains :

— O mon bon Ange Gardien, ne vous en allez pas ! Je vous aime et j’ai tant besoin de vous ! Je vous remercie de m’avoir sauvé déjà de bien des périls. Je vous prie de me protéger encore aujourd’hui.

Ce soir-là, il y eut beaucoup de va et vient entre la Terre et le Ciel. Les Anges Gardiens, la veille si déprimés et si las, arrivaient avec des mines radieuses, jetaient leur bulletin dans l’urne et repartaient vers la Terre avec des claquements d’ailes joyeux. Le moment arrivé de dépouiller le scrutin, le Maître du Monde eut la surprise de son éternité ! Tous les anges, qui, la veille, voulaient à tout prix déserter la Terre, tous sans exception, se déclaraient maintenant contre la grève.

Et voilà le moyen qu’avait pris la Vierge Marie pour sauver une fois de plus la malheureuse humanité ! Cette histoire s’est-elle passée de votre temps, mes petits amis ? Avez-vous reçu la visite de la Sainte Vierge pendant votre sommeil ?… Peut-être que non. Mais prenez garde ! Vos Anges Gardiens pourraient bien s’ennuyer aussi, et vouloir s’envoler loin de vous, si vous les oubliez !

 

 

 

 

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